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La première photographie de l'histoire

Le coup de génie de Nicéphore Niépce



 

Nicéphore Niepce, Point de vue du Gras,1826-27, Chalon-sur-Saône (reproduction datée de 1952). © BnF


Vous contemplez la première photographie de l’histoire

Ou, pour être plus précis, la première héliographie connue à ce jour. Prise par Nicéphore Niépce en 1827, cette image est considérée comme le « big bang » de la photographie. 
 
Depuis l’Antiquité, l’homme sait former l’image à l’intérieur de la « chambre noire » - ou camera obscura, cette enceinte fermée dans laquelle une petite ouverture laisse pénétrer les rayons du soleil qui forment l’image renversée des objets extérieurs sur un écran. Mais il ne sait toujours pas l’y fixer de manière durable. Et c'est précisément ce qui obsède Niépce, ingénieur de formation : fixer durablement sur un support les images qui se forment au fond de la chambre noire.


Comment Niépce a-t-il réussi ce coup de génie ? 

Au terme d'une dizaine d'années de recherches et d'expérimentations sur les matières réagissant à la lumière (la photosensibilité) ! 

Niépce compulse des ouvrages de chimie et procède par tâtonnements à de nombreux essais. Il est en effet persuadé qu'un changement de propriété sous l'action de la lumière, même s'il est invisible, peut induire l'apparition de l'image au cours d'une réaction, soit avec le support, soit avec un autre composé.

En 1827, il parvient à réaliser une surface sensible à la lumière grâce au bitume de Judée, sorte de goudron d'origine naturelle ayant la propriété exceptionnelle de durcir à la lumière. En le dissolvant en poudre dans de l'essence de lavande, il obtient une solution dont il enduit en fine couche un support, une plaque en étain, qui est ensuite placé au fond de la chambre noire. Exposé à la lumière, le bitume devient insoluble au pétrole. C'est pourquoi après le temps d'exposition, qui nécessite plusieurs jours, le nettoyage au pétrole élimine le bitume non durci par l'exposition à la lumière et fait ainsi apparaître le métal au niveau des parties non exposées, ce qui permet de former l'image.
 
C'est ainsi que la première image positive stable, baptisée par Niépce lui-même « héliographie », littéralement « écriture par le soleil », voit le jour vers 1827. Cette technique est considérée comme le premier procédé photographique.


Et quel est le sujet de cette première photographie ?

Si l'on ne distingue plus grand chose aujourd’hui sur la reproduction de cette héliographie tourmentée par les ombres, il faut savoir qu’à l’époque le rendu était net et précis.

Pour faire ses expérimentations, Niépce avait posé sa chambre noire sur le rebord de la fenêtre de sa maison du Gras, à Saint-Loup-de-Varennes, en Bourgone. Il s’agit donc tout simplement de la vue de son jardin, d'où son nom : Point de vue du Gras.


De Chalon-sur-Saône à Austin, Texas : l’épopée du Point de vue du Gras.

Niépce, qui s’est associé pour ses recherches, en 1827, à Louis Jacques Mandé Daguerre, peintre et décorateur parisien à l’origine de l’invention du diorama, meurt en 1833 sans avoir réussi à vendre son procédé de reproduction des images.
La plaque du Point de vue du Gras, que Niépce a confié au docteur Bauer de la Société Royale de Londres en 1927, sera vendue aux enchères à plusieurs reprises avant d’être oubliée au fond d’une malle londonienne… jusqu’à ce que l’historien de l’art Helmut Gernsheim ne la retrouve et la donne, en 1964, à l’université du Texas. La plaque est aujourd’hui conservée et exposée au Harry Ransom Center (Texas), dans un conteneur sous hélium, pour protéger l'image de la corrosion et du noircissement.


Niépce, égérie des générations futures ? 

Si Niépce, malgré son geste fondateur, est longtemps resté dans l’ombre de Daguerre et de son procédé du daguerréoytpe, la figure de l’inventeur chalonnais est devenue objet de fascination et d’inspiration pour de nombreux photographes contemporains depuis sa réhabilitation par Gernsheim vers 1952. L’homme fait figure de muse, tout autant que le résultat de ses expérimentations, que la création contemporaine n’hésite pas à réinterpréter.

À titre d’exemples, citons le photographe Ugo Mulas, dont les Vérifiche (vérifications) questionne le sens même de la pratique de la photographie : l’une d’elle est un hommage à Niépce. Ugo Mulas y interroge l’élément clé de son métier : la « surface sensible », la pellicule elle-même.

En Italie, toujours, Paolo Gioli s’empare du polaroïd et reprend des images iconiques de Niépe, qu’il réinterprète à sa façon. En 1982-83, il reprend notamment l’une des plus anciennes planches photomécaniques existantes, réalisée en 1826 par Niépce et intitulée Le Cardinal d’Amboise.
 
Daido Moriyama, membre du mouvement Provoke, voue de son côté une telle dévotion à Niépce qu'il dit observer chaque jour la reproduction grand format du Point de vue du Gras accrochée au dessus de son lit. Il va même jusqu'à effectuer un véritable pèlerinage sur les traces de l'inventeur, de Saint-Loup-de-Varennes à Austin, Texas. En 1990 déjà, le photographe japonais publiait Lettre à St. Loup, une missive fictive qui rendait hommage au lieu de naissance de la photographie et de son inventeur. C’est donc avec émotion qu’il se rend sur les lieux, en 2008. De ce voyage naît la série View from the Laboratory, des tirages au platine qui font référence aux procédés ancestraux utilisé par l’ancien maître des lieux, et qui constitue aujourd’hui l’origine de l’œuvre de Moriyama.